Il existe une poignée de leurres dont on reconnaît la silhouette dans une boîte à cinq mètres. Le BBZ de Spro en fait partie. Arrivé en France au milieu des années 2000, il a servi de porte d’entrée au swimbait à toute une génération de pêcheurs de brochet, avant de se faire discrètement doubler par la vague des big baits japonais, puis de revenir. Et depuis peu, il ne s’appelle plus BBZ.
Ce changement de nom est la première chose à comprendre, parce qu’elle explique une bonne partie de ce qui a suivi.
Pourquoi le BBZ s’appelle désormais Spro Swimbait
Les trois lettres n’ont jamais appartenu à Spro. BBZ signifie Big Bass Zone, du titre du livre que le pêcheur américain Bill Siemantel a publié en 2005 avec le journaliste Michael Jones. Le leurre est né dans la foulée de ce livre, en 2006, et il a porté le nom du concept que son créateur défendait.
Quand la collaboration entre Spro et Siemantel a pris fin, le nom est resté avec lui. Bill Siemantel a rejoint Okuma et FishLab en 2021 comme consultant en développement produit, et FishLab commercialise depuis des swimbaits estampillés BBZ, dont une gamme 6 et 4,5 pouces présentée à l’ICAST 2024. De son côté, Spro a continué à produire le leurre, mais sous un nouveau nom. Aux États-Unis, la gamme s’appelle aujourd’hui Swimbait 60 et Swimbait 80, en référence aux tailles en pouces. En Europe, c’est simplement Spro Swimbait.
Guillaume Nuget, qui suit la gamme chez Spro, raconte que les tensions portaient autant sur les royalties que sur la manière de faire vivre le produit. Coloris uniquement américains, ruptures de stock chroniques, refus d’ouvrir la gamme : à son arrivée dans l’entreprise il y a sept ans, il faisait partie de ceux qui voulaient reprendre la main sur un leurre qu’il utilisait lui-même depuis des années, découvert en Irlande avec Pierre Monjarret.
Dans les faits, le leurre n’a pas bougé. Si vous cherchez un BBZ aujourd’hui, vous cherchez un Spro Swimbait.

Un leurre né pour imiter une truite de lâcher
L’histoire d’origine est californienne et elle est très concrète. Siemantel pêchait des lacs où l’on déversait de grosses truites arc-en-ciel, et il avait observé que les plus gros black bass s’en nourrissaient. Aucun leurre du marché ne répondait à cette demande. Spro, déjà très implanté sur le circuit Bassmaster et habitué à travailler avec ses pros, a laissé le temps au projet d’aboutir.
Le résultat est un swimbait triple articulé au profil de truite, terminé par une caudale en plastique souple, monté d’origine en hameçons Gamakatsu. La première taille produite est le 8 pouces, parce que les truites du lac étaient énormes. Le 6 pouces est venu après, une fois les ventes installées.
C’est ce 6 pouces qui a fait le succès du leurre en France. Le 8 pouces reste un morceau : 20,3 cm pour environ 133 à 141 g selon la version, à une époque où très peu de pêcheurs avaient une canne capable de l’envoyer. Rapporté à sa taille, il est nettement plus lourd que la plupart des big baits contemporains, ce qui reste son principal défaut aujourd’hui encore.
Une nage qui claque, et c’est voulu
C’est le point technique qui différencie ce leurre de ses concurrents, et il est rarement expliqué.
Siemantel ne cherchait pas la fluidité. Il voulait du bruit, produit par l’articulation elle-même. Sur le 8 pouces en particulier, on sent un segment qui vient reclaquer sur le suivant, de façon presque mécanique. Comparé à une imitation de truite d’un autre fabricant, dont la nage sera plus ample et plus coulée, le Spro joue sur ce cliquetis pour décider les poissons plutôt que sur le seul réalisme.
L’animation d’origine allait dans le même sens. Le conseil de Siemantel, repris tel quel par les distributeurs américains, était de ne surtout pas se contenter d’un linéaire lent, mais de provoquer un changement de direction : un coup sec pour démarrer la récupération, un ou deux autres au milieu et en fin de lancer, de manière à faire pivoter le leurre jusqu’à 180 degrés et déclencher les suiveurs. Vingt ans avant les figures en huit filmées par les Japonais, la logique était déjà là : casser la régularité pour forcer la décision.
Sur le brochet, on animera plus lentement, mais le principe du décrochage brutal en fin de course reste le meilleur déclencheur du leurre.
Toute la gamme, taille par taille
| Modèle | Taille | Poids indicatif | Segments | Usage dominant |
|---|---|---|---|---|
| Swimbait 80 (8″) | 20,3 cm | 133 à 141 g | 3 | Gros brochet, silure, prospection de structures |
| Swimbait 60 (6″) | 15 cm | 57 à 71 g selon l’action | 3 | La référence brochet en France |
| Swimbait 50 (5″) | environ 12,5 cm | 24 g | 3 | Nouveauté, polyvalence et eaux chaudes |
| Shad 4″ | environ 10 cm | variable | 4 | Profil poisson fourrage, nage frétillante |
| Baby Shad 2,5″ | 6,35 cm | 6,5 g | 4 | Pêche du bord, perche et petits carnassiers |
Le profil truite et le profil shad ne se pêchent pas de la même manière, et le nombre de segments l’explique. Une truite nage de façon ample et posée : trois segments suffisent à reproduire cette ondulation naturelle. Un poisson blanc, un gardon par exemple, garde une tête stable et n’agite vraiment que l’arrière du corps. Pour obtenir ce frétillement, il a fallu ajouter un quatrième segment et accepter une animation plus rapide. Deux nages, deux applications.
À noter que la version 4 pouces à deux hameçons, développée pour corriger les décrochés de la version d’origine à hameçon unique, n’a selon Guillaume jamais été distribuée sur le marché européen. Elle devrait y arriver, mais pas avant avril 2027, le temps de relancer les moules et de changer d’usine.
Les densités, le vrai critère de choix
C’est là que la plupart des acheteurs se trompent de sélection. La taille attire l’œil, mais c’est la vitesse de coulée qui détermine si vous allez pêcher ou décrocher des herbiers toute la journée.
La gamme historique compte quatre déclinaisons : flottante, slow sinking, fast sinking, et une version océan destinée aux stripers américains. Sur le 6 pouces, Spro annonce une coulée d’environ 30 cm toutes les trois secondes en slow sinking, et 30 cm par seconde en fast sinking. Sur le 8 pouces, la version slow descend un peu plus vite, autour de 30 cm toutes les deux secondes.
En pratique, sur nos plans d’eau et nos rivières, le slow sinking couvre l’immense majorité des situations : il permet de passer juste au-dessus des herbiers en linéaire, et de marquer des pauses pour laisser le leurre planer. Le fast sinking n’est pas réservé aux grandes profondeurs, contrairement à une idée répandue. Il sert aussi à pêcher très vite en faible profondeur, en compensant la vitesse de récupération par la densité.

Le 5 pouces, ou le pari inverse du big bait
Voici la vraie nouveauté, et elle est arrivée à contre-courant.
Au moment où toute l’industrie partait vers du toujours plus gros, Spro avait déjà un gros swimbait au catalogue et un glide bait volumineux en préparation. L’idée a donc été de descendre en taille en s’appuyant sur une action déjà éprouvée. Deux raisons à cela. La première est commerciale et assumée : beaucoup de pêcheurs restent réticents à lancer un leurre de 6 pouces, et un format plus accessible est le meilleur moyen de leur faire prendre confiance dans cette pêche. La seconde est nettement plus intéressante techniquement.
À partir de la mi-juin, quand les chaleurs s’installent, les grosses tailles cessent de produire. Les touches se raréfient sur le 6 pouces, quasiment jusqu’à disparaître certaines années. Le 5 pouces a été pensé pour cette fenêtre-là, avec un cahier des charges précis : conserver l’action slow sinking, mais nettement plus lente que sur le reste de la gamme. La raison est simple et parlera à tous ceux qui pêchent des plans d’eau qui s’enherbent d’année en année. À 30 cm toutes les trois secondes, le leurre plonge trop et accroche. Plus lent, il passe.
Les chiffres annoncés : 12,5 cm environ pour 24 g, huit coloris repris de la gamme existante, un armement dimensionné pour le brochet dès la sortie d’usine, et un prix public de 21,95 euros. Disponibilité annoncée au 1er septembre, le leurre étant déjà en entrepôt. Le prix aurait dû être inférieur, le moule ayant coûté plus cher que prévu.
Les prototypes tournent depuis trois ans. Les retours ne se limitent pas au brochet : perche, et une belle diversité d’espèces en été, y compris sur des sessions où le 6 pouces ne donnait rien.
Plomber, armer, régler
Le gros avantage du Spro Swimbait en matière de personnalisation tient à son équilibrage : les masses sont situées à l’avant et assez bas. Cela permet de le modifier sans détruire sa nage.
Deux écoles, qui correspondent à deux objectifs. Un plomb collé ou un sticker plombé sous la tête accentue le côté planant et horizontal, idéal pour garder le leurre haut dans la couche d’eau. Un plomb ajouté sur le nez, à l’anneau d’attache, le fait au contraire descendre beaucoup plus vite. Sur des zones peu profondes, la première solution reste la plus utile.
Côté armement, il faut savoir que la gamme a longtemps été montée en France avec des hameçons plus gros que ceux d’origine, avant que la marque ne réuniformise ses montages à l’échelle du groupe. On est donc revenu à des tailles calibrées black bass. Sur le 6 pouces, cela passe encore, à condition de ne pas serrer son frein à bloc face à un poisson métré. Sur le 8 pouces, c’est plus limite : passez une taille au-dessus, doublez l’anneau brisé, ou faites les deux. Le 5 pouces échappe au problème, il sort d’usine avec un armement adapté au brochet.
Les prochaines productions doivent recevoir les hameçons haut de gamme de la série G-Finesse de Gamakatsu, reconnaissables à leur packaging vert. Deux technologies y sont associées : un fil d’acier de plus petit diamètre mais annoncé aussi résistant, voire davantage, que les fils standards, et un revêtement nano qui améliore la pénétration et la résistance à la corrosion. Un point à garder en tête si vous affûtez vos pointes : entamer le revêtement rouvre la porte à l’oxydation, particulièrement en mer, où quelques heures suffisent à faire apparaître des points de rouille. À ce stade, mieux vaut remplacer l’hameçon que le poncer.
Les coloris, et pourquoi il n’y en a que huit
Le parti pris de Spro va à l’encontre de ce que font les Japonais et les Américains, qui multiplient les livrées. Huit coloris constituent le socle de la gamme, retravaillés chaque année dans leurs nuances, complétés ponctuellement par des séries limitées.
La logique tient debout, et pas seulement pour des raisons de stock. Un coloris permanent doit fonctionner partout, ou presque, et couvrir la grande majorité des situations. Un coloris de niche, à l’inverse, s’adresse aux pêcheurs qui ont identifié dans leur milieu une teinte très précise, un ventre jaune sur tel étang, une dominante brune sur telle rivière. Ces demandes existent vraiment, elles sont pertinentes, mais elles n’ont pas vocation à occuper un linéaire national pendant quatre ans.
Pour une première sélection sur le brochet, trois valeurs sûres suffisent. Un coloris perche, un gardon naturel qui prend bien la lumière rasante, et un fire tiger. Le reste viendra avec l’expérience du milieu.
Une série limitée baptisée French Limited a été produite pour le 6 pouces, à l’initiative du marché français. Certains de ces coloris sont aujourd’hui très recherchés.
Quand sortir le swimbait
Le swimbait se pêche toute l’année, mais deux fenêtres le rendent nettement supérieur au reste de la boîte.
La première est le début de saison, avril et mai selon les régions, la météo et l’avancement de la fraie. Dès que les brochets entrent dans une vraie phase alimentaire, le swimbait devient le premier leurre à sortir.
La seconde est l’automne, avec une nuance de calendrier importante. Fin septembre marque un premier pic d’alimentation, court mais intense : tomber la bonne semaine au bord de l’eau change complètement une session. Octobre est plus linéaire, les poissons s’alimentent sans euphorie. Novembre, en revanche, redevient le moment des gros formats, quand un dernier gros poisson décide de faire du gras avant l’hiver. C’est là que le 8 pouces reprend tout son sens.
Reste la météo. Le swimbait donne le meilleur de lui-même par temps calme, peu de vent, pas de tempête. Dans une eau déjà brassée, pleine de bruit et de vibrations, un leurre discret qui se déplace tranquillement ne ressort pas. Ce jour-là, il vaut mieux choisir autre chose.
Et l’été, entre les deux, c’est précisément la fenêtre que le 5 pouces vient occuper.

Le matériel, du bas de ligne au moulinet
Bas de ligne. Fluorocarbone, sans agrafe, nœud direct sur l’anneau du leurre. Le diamètre s’adapte à la taille du swimbait, avec un plancher à 60 centièmes sur les gros modèles pour ne pas se faire couper. Longueur de 80 cm à un mètre, sans arraché intermédiaire, chaque nœud supplémentaire créant un point de faiblesse. Le fluorocarbone présente au passage un avantage souvent négligé : son diamètre lui donne une portance qui ralentit légèrement la descente du leurre. Un avançon acier ou titane, lui, pend de façon très visible dès que l’on marque une pause, surtout s’il est raccordé par un émerillon baril qui joue le rôle de petit lest.
Tresse. En casting, prenez une taille au-dessus de ce que vous mettriez en spinning, la tresse souffrant davantage sur un tambour tournant. Pour ceux qui débutent en casting, quatre brins plutôt que huit ou douze : une perruque qui se serre brutalement casse un brin, et une tresse tressée à huit brins dont un a lâché est bonne à changer. Le gain en distance des tresses fines existe, mais il se rattrape aujourd’hui avec de bons revêtements sur du quatre brins.
Canne. Pour le 6 et le 8 pouces, du long, 2,30 m minimum, avec un scion souple. L’objectif n’est pas la puissance brute mais le confort : une canne qui se met en compression accompagne le lancer, permet de travailler le leurre sur les petits coups de scion et amortit le ferrage. Un bâton fatigue le bras et rend l’animation moins fine. Pour le 5 pouces, on peut descendre à 2,20 m sur une canne polyvalente de type power fishing, parce que ce n’est tout simplement pas la même pêche : prospection rapide entre les herbiers et le long des roselières, là où les grandes tailles servent à longer des structures et à laisser le leurre le plus longtemps possible dans l’eau. À 24 g, le 5 pouces passe même en spinning.
Moulinet. Le sujet divise, honnêtement. Un ratio de 6.4 ou inférieur facilite la maîtrise du tempo et, surtout, le maintien d’une couche d’eau donnée, ce que les pêcheurs japonais font remarquablement bien sans même regarder un sondeur. Une fois le tempo trouvé, on tient ses sept mètres au compte. L’école inverse préfère un moulinet rapide et adapte sa vitesse de récupération au leurre, quitte à perdre un peu en finesse, avec l’avantage de pouvoir ramener vite dès qu’on est sorti de la zone. Les deux fonctionnent. Adaptez surtout la taille du moulinet à la canne : 300 sur les gros ensembles, 200 sur les ensembles intermédiaires.
Ce qu’il faut en retenir
Le Spro Swimbait n’est pas un leurre de spécialiste, et c’est probablement ce qui explique sa longévité. Vous le lancez, vous ramenez, et il nage. Un débutant fait du poisson avec dès la première sortie, un enfant comprend ce que fait son leurre parce qu’il le voit travailler sous ses yeux. Un pêcheur expérimenté, lui, ira chercher les variations de vitesse, les twitchs, le plombage sur mesure et les décrochages à 180 degrés.
Il appartient à cette génération de leurres qui ont marqué la pêche du brochet en France au tournant des années 2000, ceux qu’on regardait nager dans les bassins des salons en se disant qu’on n’avait jamais vu ça. Vingt ans plus tard, avec un poids devenu banal et un prix qui le place dans la fourchette basse du big bait, il est sans doute plus pertinent qu’il ne l’a jamais été.
Et à partir du 1er septembre, il existe enfin dans une taille que tout le monde peut lancer.